EURO 2016, CHRONIQUE D’UNE VICTOIRE ANNONCÉE

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LA PASSION DU FOOTBALL

Cela fait tellement longtemps que je cours après un ballon. Une éternité. Depuis que je suis né, et même bien avant, lorsque j’étais encore confortablement blotti dans le ventre rond de ma mère. La passion du football a quelque chose d’irrationnel. Tu l’as ou tu ne l’as pas. Mais quand tu l’as, t’es foutu pour toute la vie. Papa, c’est toi qui m’as transmis cette ferveur qui me réchauffe depuis toujours, et qui me détruits à petit feu. Tu te souviens quand tu venais me voir jouer, la fierté qui se lisait sur ton visage, ce sourire que tu ne pouvais pas cacher ? Tu étais mes jambes, tu guidais mes pieds, tu étais mes yeux, tu m’insufflais ta force. Tu te souviens lorsque tu écoutais les matchs à la radio, o relato, tous les dimanches, l’oreille collée au transistor, les nerfs à fleur de peau ? Et les années de disette de notre sélection portugaise. Notre équipe, c’était la France, nos idoles c’était Rocheteau, Platini. Et puis un beau jour, le Portugal est sorti de sa léthargie, d’une hibernation qui durait depuis qu’Eusébio avait raccroché les crampons. Des grands joueurs sont réapparus, le talentueux Luis Figo, l’élégant Rui Costa. Une génération dorée nous a redonné l’espoir de conquérir enfin un titre au niveau national. Il s’en est fallu de peu en 2004, pendant l’Euro joué à domicile. Tu te souviens du car qui transportait les joueurs jusqu’au stade, noyé au milieu d’une foule immense, des drapeaux qui décoraient chaque fenêtre, de la liesse générale, puis de cette énorme déception ? Les larmes du jeune Ronaldo, les yeux au ciel, qui implorait tous les Dieux du football de nous sortir de ce cauchemar.
Papa, tu es parti avant d’avoir cette joie de gagner un titre, tout comme le grand Eusébio. Mais je sais que tu veilles sur nous et que cette année, c’est la bonne. Tous les ingrédients sont réunis pour voir le Portugal jouer un bon Euro et aller jusqu’au bout. Nous avons Cristiano Ronaldo, le meilleur joueur du Monde, nous avons une équipe talentueuse, un savant mélange de jeunes joueurs et d’autres très expérimentés, une équipe savamment concoctée par l’ingénieur Fernando Santos.
Joueurs du Portugal, vous n’êtes pas 11, vous n’êtes pas 11 millions, vous êtes beaucoup plus, vous êtes tous les Portugais éparpillés aux quatre coins du Monde, ce Monde que vous avez contribué à découvrir, vous faites partie d’une nation vaillante et immortelle, vous êtes nos héros, et je suis persuadé que cette fois, nous lèverons tous cette coupe qui brille de mille feux, et que le Portugal retrouvera symboliquement toute sa splendeur passée. Je sais que nous pleurerons de joie, mais aussi de tristesse parce que nous serons tiraillés entre nos deux cultures, mais surtout parce que notre passion pour le football sera enfin assouvie. Papa, cette coupe est pour toi.

LE GOÛT DE LA TERRE

J’ai un goût amer dans la bouche, un goût de terre brûlée et aride, la terre du Portugal, un goût unique et indéfinissable, un goût qui s’efface avec le temps, j’ai beau creuser tous les sillons de ma mémoire, à mains nues, de toutes mes forces, rien ne repousse, mes souvenirs les plus lointains se transforment en poussière stérile, emportés par le temps qui s’égrène inexorablement, le vide s’installe, de plus en plus pesant, et s’engouffre dans les cicatrices de la saudade.

DÉGUEULASSE

La gueule de bois. Pas parce que j’ai trop bu. Bien au contraire. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que la victoire a un goût amer. Mon équipe de cœur a gagné, par échec et mat, comme je l’avais prévu, après 120 minutes de torture psychologique et cardiaque. Peut-être aussi parce que certains pseudo journalistes veulent nous gâcher la fête. Notre équipe est dégueulasse, notre football est dégueulasse, nous n’avons rien contre vous mais vous êtes dégueulasse. Voilà donc que nous sommes dégueulasses. Trop bons, trop cons, et dégueulasses par dessus le marché. Une communauté qui ne fait pas de bruit est condamnée à entendre les pires infamies. A force de chercher à être invisibles, nous sommes devenus transparents, mais pas insensibles.

L’ADN DU FOOTBALL PORTUGAIS

Cela me fait plaisir de voir qu’il y a des Franco-Portugais dans l’équipe du Portugal (Adrien Silva, Anthony Lopes et Raphaël Guerreiro), tout comme je suis très fier que le petit-fils d’un joueur professionnel portugais de Paços Ferreira (Antoine Lopes Griezmann) qualifie l’équipe de France pour les quarts de finale de l’Euro. La boucle est bouclée. L’intégration des talents se fait dans les deux sens, et c’est bien qu’il en soit ainsi. Pour moi, c’est la preuve que le football portugais a quelque chose de très précieux dans son ADN. Le Portugal possède une véritable culture du football ou, si vous préférez, le football fait partie intégrante de la culture portugaise. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été passionné par ce sport et il a souvent nourrit mes rêves d’enfant. Pour moi, petit immigré, les vacances au Portugal ne pouvaient pas bien se dérouler sans l’ambiance festive et électrique des matchs du dimanche après-midi, qui opposaient par exemple notre village et la ville voisine, sous un soleil de plomb, et sur un petit terrain sec en charbon qui avait plus de valeur à nos yeux que les plus grands stades du monde.
C’est difficile de séparer le côté purement sportif et la passion que nous avons pour notre sélection nationale. C’est notre fierté, notre joyau, notre étendard. C’est l’une des choses qui nous relie à notre pays d’origine. Quand mon équipe joue mal, c’est moi qui joue mal. Quand elle gagne, c’est moi qui gagne. Lorsqu’on la critique, c’est moi qu’on critique. Le maillot est comme une seconde peau qu’on porte toute la vie. Parfois on prend des coups, parfois on a mal, parfois on saigne, parfois les blessures ne cicatrisent pas.
Peut-on parler d’une façon détachée d’une telle passion ? C’est antinomique. Désolé, moi, je ne sais pas faire.
J’ai transmis bien malgré moi cette passion à mon fils, un petit Français qui a huit ans et qui chante l’hymne portugais au début de chaque match et qui porte fièrement à l’école le maillot du Portugal. Quelle équipe choisira t’il lorsqu’il sera grand ?

LE MAILLOT VERT DU PORTUGAL

Lorsqu’elle joue « à l’extérieur », l’équipe du Portugal porte ce joli maillot vert. Le vert, c’est la couleur de l’espérance, celle de gagner enfin un titre au niveau international avec son équipe nationale. Le vert, c’est l’une des deux couleurs dominantes du drapeau portugais, avec le rouge, qui représente la conquête, la victoire et le sang versé pour la patrie.
L’Euro se déroule en France, un pays vers lequel les Portugais ont émigré en masse dans les années 60-70 (près d’un million de personnes, soit 10% de sa population). Aujourd’hui, l’équipe du Portugal a 3 fils d’émigrés portugais dans son effectif et l’équipe de France en a 1. Les uns ont choisi de représenter les couleurs de leurs parents, l’autre joue pour le pays où il est né. Ce sont des décisions personnelles, prises par des sportifs de haut niveau à un moment important de leur carrière. C’est des choix qu’on se doit de respecter. Le modèle d’intégration fonctionne dans les deux sens, en tous cas pour ce qui est du football.
Pour moi, les Portugais jouent à domicile. Cette fois-ci, le douzième homme, c’est cette communauté portugaise massive de France. C’est elle qui, depuis l’arrivée de la sélection sur le sol français, supporte en nombre et de toutes ses forces, l’équipe du Portugal, son équipe de cœur.
Match après match, à chaque étape de franchie, nous nous approchons un peu plus de Paris, et du but à atteindre. Petit à petit, le rêve est en train de devenir une réalité…

LA PETITE ÉTOILE DU PORTUGAL

L’équipe du Portugal continue son petit bonhomme de chemin vers Paris. Bonne nouvelle, je n’ai pas de problèmes cardiaques car, depuis le début de la compétition, mon cœur bat la chamade durant chaque match, et encore plus fort pendant les prolongations, et ne parlons pas des penalties. Chaque rencontre de la sélection portugaise ressemble à un combat pour la vie, contre la mort, contre la défaite. Chaque partie donne lieu à un suspense insoutenable. Chaque victoire ressemble à une délivrance.
Oui, jusqu’à présent, l’équipe a privilégié la prudence plutôt que le jeu flamboyant dont elle a le secret. Cela fait trente ans que le Portugal produit du beau jeu sans avoir jamais rien gagné. Il était temps de remettre les choses à plat. L’ingénieur Fernando Santos l’a bien compris. L’important, c’est de continuer à travailler, tous ensemble. L’important, c’est d’aller jusqu’au bout. L’important est de croire à cette petite étoile qui brille au dessus de nos têtes. Elle nous indique le chemin à suivre. Elle ne demande qu’à briller encore plus fort.
Jusqu’à présent, on pouvait s’enorgueillir d’avoir une star dans notre équipe, Cristiano Ronaldo, le meilleur joueur du monde. Mais voilà qu’il n’est plus tout seul à supporter le rêve de tout un peuple éparpillé aux quatre coins du monde. Fort de tout son talent, poussé par l’insouciance due à son âge, Renato Sanches, un gamin de 18 ans est en train de nous hisser petit à petit jusqu’à la dernière marche du podium. Une nouvelle étoile est née. Le ciel portugais en est rempli.

UNE GRANDE HISTOIRE D’AMOUR

Cela m’a beaucoup ému que les joueurs de l’équipe du Portugal soient venus hier après-midi à la rencontre de leurs supporters, à l’entrée de leur centre d’entraînement situé à Marcoussis. L’émotion était palpable, et du côté des joueurs, honorés et presque surpris de cette présence massive, et parmi les centaines de personnes qui campaient devant la porte d’entrée du centre, comme à leur habitude depuis le début de la compétition. Cette symbiose entre les joueurs et la diaspora portugaise ne m’étonne pas. Comme cela ne me surprend pas non plus que les Portugais de France et les Lusodescendants défendent bec et ongles leur équipe de cœur, et s’insurgent contre les critiques dont elle a été la cible ces derniers jours. Non, ce n’est pas simplement de football dont on parle. C’est de la passion et de l’amour qu’ils ont pour une équipe qui porte fièrement les couleurs de leur pays de naissance ou d’origine. Et cette grande histoire d’amour n’est pas prête de s’éteindre, bien au contraire.

LE PORTUGAL FAIT COULER BEAUCOUP D’ENCRE

Non, ce n’est pas de tourisme dont on parle et de l’attrait grandissant que connaît ce petit pays qui est devenu subitement paradisiaque aux yeux de beaucoup, mais de football et rien que de football, du moins en apparence. En effet, depuis son entrée dans l’Euro, l’équipe du Portugal fait l’objet de critiques véhémentes de la part des médias français, qui s’insurgent quotidiennement à propos du jeu produit par les joueurs portugais. Des tirs nourris et auto entretenus qui continuent de faire le buzz et qui ont entraîné une réaction en masse de la part de la communauté lusophone de France. Il faut avouer que la technique est efficace. Il suffit d’appuyer là où ça fait mal, et ce de façon soutenue.
Toute cette mauvaise presse, toutes ces grosses ficelles, toutes ces pseudo analyses sportives, m’exaspèrent au plus haut point. Je me faisais un plaisir d’assister à cet Euro qui se passe sur le sol français, cette terre promise où nos parents sont arrivés massivement dans les années 60-70, ce merveilleux pays qu’est la France, qui nous a si bien accueillis, où sont nés nos enfants, et que nous aimons de tout notre être. J’aimerais sincèrement qu’il en soit autrement. J’aimerais qu’on nous abreuve plutôt d’articles et de reportages qui nous parlent de l’enthousiasme et de la ferveur qui animent la diaspora portugaise à l’égard de son équipe de cœur, et des liens étroits qui nous unissent si fortement à la France.

LE PORTUGAL A RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE

Portugal-France. Cela sonne comme un voyage. Un aller sans retour. Un combat fratricide, perdant-perdant. Et pourtant, et pourtant. Aujourd’hui, le Portugal va peut-être remporter son premier titre international, au Stade de France, à Saint-Denis, la ville des Rois de France, à quelques dizaines de mètres de l’endroit où j’ai grandi, et moi je ne serai pas là pour savourer cette victoire. Je ne descendrai pas les Champs-Élysées tapissés des couleurs portugaises. Loin des yeux, mais pas loin du cœur. Bien au contraire. Le cœur n’a pas de frontières.
Les rues de Lisbonne sont noires de monde. Des flots continus de touristes descendent la Rua Augusta jusqu’à la Place du Commerce. Quelques drapeaux portugais flottent aux balcons des façades décorées d’azulejos. Je les trouve un peu vieillis, presque usés, comme s’ils avaient été sortis trop souvent pour rien.
Il fait un temps resplendissant et j’ai rendez-vous au Panthéon avec deux des grandes figures portugaises du vingtième siècle. A l’intérieur de cette enceinte dédiée aux grands Hommes Portugais, on entend du fado. Les deux seuls tombeaux fleuris sont ceux d’Amália et d’Eusébio. Il n’y a que le Portugal pour mettre sur le même plan d’égalité un grand découvreur, un poète, une chanteuse de fado et un footballeur. La culture portugaise se nourrit de cette diversité.
J’ai échangé quelques pensées avec Eusébio. Il est confiant. Cette fois, la coupe est pour nous. Cette fois, nous allons la gagner. Cette fois, nous avons rendez-vous avec l’Histoire.

LES DIEUX DU FOOTBALL

Campeões. Champions. Nous sommes les champions. C’est une réalité, désormais. Les rêves sont plus beaux lorsqu’ils peuvent être réalisés. Il m’a fallu une semaine pour digérer ce que pourtant j’avais pressenti depuis longtemps. Le Portugal a remporté son premier titre international, et pas le moindre. Champion d’Europe. C’est seulement lorsque le joailler a commencé à graver le mot « Portugal » sur cette belle coupe Henri Delaunay que j’ai enfin réalisé que mon pays de naissance était arrivé au sommet de l’Everest du football européen. Non sans mal. Tout avait pourtant commencé de façon catastrophique. A la septième minute du match, Payet a agressé Cristiano Ronaldo, par derrière, en traitre, pendant que l’arbitre fermait les yeux. J’ai vu sur le visage du joueur français, la même expression impassible qu’ont les bourreaux après avoir exécuté leurs basses besognes.
C’était bien essayé mais c’est raté. Le Portugal a quand même gagné sans sa star, sans le meilleur joueur du monde. C’était sans compter sur l’esprit de sacrifice et sur la grande solidarité de l’équipe portugaise. Sur le terrain, nos Héros ont respecté à la lettre les paroles de l’hymne portugais. Ils ont été vaillants, ils sont restés soudés et ils se sont battus comme des lions. Derrière les brumes de la mémoire, les illustres anciens ont crié leur soif de victoire, et de revanche.
Ce n’est pas simplement un match de football qui s’est déroulé ce 10 juillet 2016, c’est une pièce de théâtre écrite par un être supérieur. Des millions de personnes ont vu Ronaldo à terre, en larmes, furieux après avoir jeté par terre avec rage et désespoir son brassard de capitaine. Il venait de comprendre qu’on l’avait privé de cette finale, de sa deuxième finale et qu’il ne pourrait pas reprendre le match. Il pleurait à chaudes larmes comme le gamin de 18 ans qu’il était en 2004 après la finale perdue à domicile contre la Grèce. Tout à coup, un papillon de nuit est venu se poser sur son visage, sans qu’il ne se rende compte de rien. J’aime à croire que la partie a basculé à ce moment-là. Comme l’a dit Ricardinho, c’est peut-être Eusébio, transformé en papillon, qui est allé se poser sur les larmes du triple ballon d’or. Il était porteur d’un message. Les Dieux du football avaient voulu lui signifier ainsi qu’il ne devait pas s’inquiéter, qu’il fallait se relever, que cet épisode allait le grandir, qu’il allait revenir et épauler son équipe aussi fort que s’il avait été sur le terrain.
Dés que Ronaldo est sorti, les Portugais ont serré les rangs, pour faire face aux coups de butoir des puissants milieux de terrain tricolores. Rui Patricio est devenu une muraille infranchissable, Pepe a été encore une fois un géant au milieu de la défense, et tous les joueurs portugais ont joué comme un seul homme, comme une véritable équipe, soudée et déterminée. Face à l’adversité, une grande équipe est née. C’est beau une vraie équipe. C’est beau lorsqu’un groupe joue à l’unisson et qu’il respecte une partition dictée par un grand maître du football. Dans une lettre prémonitoire écrite quelques jours avant la finale, Fernando Santos a remercié Dieu de lui avoir donné la connaissance du football. Le jour de la finale, sa foi et son intelligence tactique ont fait le reste. Alors que son équipe subissait les attaques répétées de l’adversaire, alors que ses joueurs défendaient corps et âme, alors que le ballon était repoussé miraculeusement par le poteau, alors qu’il n’y avait plus de solutions, il a eu une idée inouïe. Faire rentrer Eder en attaque, l’avant-centre le plus critiqué et le plus décrié du Portugal. Avant de faire son entrée sur le terrain, Ronaldo lui a dit qu’il allait marquer. Et c’est ce qui arriva à la 109e minute. Pour la plus grande joie de tous les Portugais. Après que le ballon ait enfin franchi la cage de Hugo Lloris qui semblait invincible, les spectateurs portugais, qui ont donné de la voix dans un Stade de France largement bleu-blanc-rouge tout au long du match, ont crié leur bonheur de toutes leurs forces. En France, au Portugal, au Brésil, en Afrique, aux quatre coins du Monde Lusophone, le nom du Portugal a retenti avec une force incommensurable. L’équipe a résisté jusqu’à la dernière seconde de jeu. Cette fois, la force et la chance étaient avec nous. Cette fois, les Dieux du football nous ont honoré d’une étoile. Une juste récompense à mes yeux étant donné la place de choix qu’occupe le football dans la culture portugaise, et en hommage à tous les grands joueurs portugais qui ont contribué à écrire les plus belles pages de l’histoire de ce sport roi, notamment Eusébio, qui nous a légués cette force et cette soif de vaincre, et dont l’image a été associée à notre équipe tout au long de cette compétition.
Papa, toi qui avait une passion énorme pour notre équipe du Portugal, tu es champion toi aussi. Et je suis persuadé que c’est toi qui a allumé tout là haut dans le ciel cette étoile qui brille pour nous désormais.

LE CALME APRÈS LA TEMPÊTE

Les effets euphorisants de l’Euro commencent à s’atténuer. C’est le principe des feux d’artifices. C’est beau, on en prend plein les yeux puis il ne reste que la mémoire pour effacer les pétards mouillés. Après avoir passé des vacances idylliques au Portugal, le temps est venu pour moi de revenir sur terre, c’est-à-dire en France, mon pays d’adoption, le pays où est né mon fils, et d’affronter la dure réalité de la vie. J’ai enfin consenti à retirer mon maillot vert du Portugal pour le mettre au sale. Il m’a porté chance mais il est vrai qu’il sentait la transpiration, l’effort, le travail, la fusion, la solidité, la solidarité, l’abnégation, l’esprit d’équipe, les calculs savants, la chance, la légende, la passion, l’émotion, les rires, les larmes, la surexcitation, le rêve, l’irréalité, les critiques acides, les compliments dithyrambiques, les jouxtes verbales, la poudre, le sang, l’amour, la haine, la lusophobie, le racisme, les déchirements, l’hypocrisie, la schizophrénie, la folie, la théâtralité. La vie quoi.
Rien n’a changé, ou presque. Je suis champion d’Europe. Certes. Il faudrait que j’ajoute une étoile à mon maillot, mais cela n’est pas possible. Il faudra attendre d’être champion du monde pour faire ça. Je suis toujours un faux Portugais au Portugal, un pas Français en France, un éternel incompris, le cul assis entre deux chaises, qui s’attirent ou qui se repoussent, suivant les cas.
Le soir de la finale, j’étais au fin fond de l’Alentejo. A la 109e minute du match, lorsque Eder a marqué son but salvateur, j’ai poussé un cri qui venait du plus profond de mon âme. Surpris et inquiet de ne pas entendre plus de bruit, plus de manifestations de joie, j’ai ouvert la porte de ma chambre d’hôtel pour voir ce qui se passait. Mais, il n’y avait personne d’autre qui criait. J’étais le seul demeuré du coin. Mes voisins de chambre ont dû penser « qu’est-ce qu’il est chiant et bruyant ce touriste français ». Le lendemain, à Elvas, alors que je me promenais tranquillement dans la rue, une femme a dit bien haut pour que j’entende « nous sommes dégueulasses mais nous nous sommes champions ». Et voilà, qu’on venait de me retirer mon titre honorifique de « champion », à moi qui pourtant avait été l’un des premiers à réagir aux critiques faites à l’équipe portugaise. La vie est injuste, mais ça, je le savais déjà.

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