En juin 1517, huit navires portugais quittent Malacca pour la Chine. Le roi Manuel a décidé d’envoyer une ambassade à l’empereur Zhengde. Elle est conduite par Tomé Pires, un bon connaisseur du monde asiatique. Chargé de l’achat des épices pour le roi, il a rédigé un livre intitulé Suma oriental ? où il décrit une Chine qu’il n’a encore jamais vue. L’expédition, qui aborde les côtes chinoises en août 1517, est plus qu’une ambassade. Elle est inspirée par un projet d’installation, voire de domination (au moins partielle) de la Chine qui devra assurer au roi du Portugal le monopole du très profitable commerce des épices et constituer une étape importante dans l’instauration de sa monarchie universelle. Un véritable plan de conquête a été élaboré, qui s’appuie sur l’usage des armes à feu, l’emploi de la terreur et la probable révolte du peuple paysan contre les maîtres qui le maltraitent.
Les débuts sont prometteurs avec l’entrée des Portugais à Canton puis, au printemps de 1520, une aimable entrevue avec l’empereur à Nankin. Selon les sources portugaises, celui-ci a joué aux échecs (ou aux dames) avec Pires et l’a autorisé à se rendre à Pékin pour une entrevue plus cérémonielle. Mais les choses tournent mal : Zhengde meurt en avril 1521 sans avoir reçu l’ambassadeur portugais, qui doit repartir pour Canton, où il est surveillé, puis emprisonné avec ses compagnons. Après l’interdiction faite aux navires étrangers d’accoster en Chine et les revers de deux flottilles portugaises, mises en déroute par la marine chinoise, les prisonniers de Canton sont jugés, condamnés et exécutés en 1523. La Chine ne sera pas portugaise et elle se ferme aux « voleurs » venus de l’Occident.

Au même moment, l’Espagne conquiert le Mexique. Une entreprise qui présente d’étonnantes ressemblances avec celle des Portugais en Chine mais qui connaîtra une issue différente. Alors que Hernan Cortés prend Tenochtitlan en août 1522, y installe son autorité et entreprend la colonisation d’une Nouvelle Espagne, les Portugais échoueront dans leur tentative de conquérir la Chine. La nature des deux empires et le regard porté sur l’autre, là où les Espagnols apparaîssent comme des Dieux, les Portugais sont traités comme des barbares, expliquent probablement la bifurcation des deux histoires qu’analyse ce livre passionnant. Deux mondes qui s’ignoraient, le chinois et le mexicain, sont « connectés » au début du XVIe siècle par le désir d’Asie, la quête des épices et l’idéal de monarchie universelle qui habitent les souverains et les hommes des terres ibériques. 

L’AIGLE ET LE DRAGON. DÉMESURE EUROPÉENNE ET MONDIALISATION AU XVIE SIÈCLE de Serge Gruzinski. Fayard, 538 p.