Dans les années 60-70, plus d’un million de Portugais ont émigré en France pour fuir la misère, la guerre d’Afrique et l’étouffement social et psychologique d’une dictature vieillissante, appelés par les sirènes d’un pays en plein boom économique. Ils ont traversé l’Espagne et ses deux frontières au péril de leur vie, pour la plupart de façon clandestine, à l’aide d’un réseau de passeurs bien implanté. Ils sont arrivés dans les grandes agglomérations françaises, surtout en région parisienne, où ils ont été chaudement accueillis dans des bidonvilles trois étoiles par leurs compatriotes déjà en place. Une fois installés, les hommes ont fait venir leurs femmes et leurs enfants, et ils ont vécu en famille dans de minuscules taudis sans hygiène de longs mois, plusieurs années même, égarés dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue, et se sont vus confiées des tâches mal payées, dures et sales que personne d’autre ne voulait faire, avant que leur situation misérable ne soit prise en considération par les autorités locales.
Ces milliers de personnes se sont ensuite dispersées dans toute la France, qu’ils ont contribué à (re)construire, leurs enfants sont allés à l’école, et ils se sont fondés dans la population française.
Ils sont tellement bien intégrés aujourd’hui, plus de quarante ans après, qu’on ne les distingue plus. Ils sont devenus une population invisible.
Ils sont invisibles au Portugal parce que les « vrais Portugais », ceux qui n’ont pas eu le courage de partir, n’ont que mépris pour leur réussite facile. Ils sont devenus des étrangers dans leur propre pays, aux yeux même de leur propre famille. C’est qu’au Portugal tout est plus vrai. On y parle le vrai portugais, les études y sont plus difficiles, plus vraies, la culture y est plus vraie aussi, c’est la culture de référence, les vrais écrivains, les vrais chanteurs, les vrais artistes sont tous là-bas.
Ils sont invisibles en France parce qu’ils sont Portugais, même naturalisés, même nés en France, ils restent des Portugais. On ne les voit pas et pourtant ils sont partout. Ils portent des maillots des équipes portugaises, de leur équipe nationale, ils exhibent le drapeau portugais à leurs fenêtres, sur leurs voitures, sur leurs vêtements. A croire qu’ils sont plus Portugais que les Portugais.
Ils vivent en France depuis des dizaines d’années, ils payent leurs impôts, leurs cotisations sociales, ils ne font pas que construire des maisons, ils en achètent aussi, ils vivent avec des Français et des Françaises, leurs enfants sont nés en France, et pourtant ils n’ont pas le droit de voter. C’est normal, ils ne sont pas Français, ils sont Portugais. Et même s’ils connaissent mieux la vie politique française que portugaise, c’est au Portugal qu’ils doivent voter, parce qu’ils sont Portugais. Et là, ils redeviennent des vrais Portugais, parce qu’ils sont nombreux, qu’ils investissent au Portugal et qu’ils lui rapportent encore un peu d’argent.
Ils sont invisibles au Portugal malgré leur attachement aveugle pour tout ce qui touche au Portugal, malgré leur nationalisme exacerbé, ils sont invisibles en France malgré leurs attaches profondes dans la culture et la population françaises, ils sont invisibles aux yeux des autres parce qu’on ne veut pas leur reconnaître leur douleur et les dégâts irrémédiables du déracinement sur leur personnalité, sur leur santé mentale, ils sont invisibles à leurs propres yeux parce qu’ils se sentent perdus, seuls, égarés sur une route qui ne mène nulle part, torturés par un idéal de vie qui n’existe pas, tiraillés entre le souvenir lointain de leurs ancêtres et la réalité qui se déroule devant leurs yeux, leur existence au quotidien, leurs enfants qui ne parlent pas la langue maternelle de leurs parents, qui ne veulent plus partir en vacances au Portugal parce qu’ils s’y ennuient, ils sont invisibles parce que petit à petit ils s’en détachent eux-mêmes, parce qu’ils ont mué malgré eux et que leur nationalité est partie en lambeaux.

Luis Coixao